A paraître ! Philippe Lebas & Augustin Robespierre, deux météores dans la Révolution

Publié le par Editions Bérénice

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Alexandre Cousin s’est intéressé à deux figures peu connues de la Révolution française : Philippe Lebas (1762-1794) et Augustin Robespierre (1763-1794). Deux proches de Maximilien Robespierre, le premier député du Pas-de-Calais à la Convention, le second député de la Seine, victimes tous deux du 9 Thermidor. Lebas réussit son suicide à l’Hôtel-de-Ville, Robespierre jeune le manque et survit quelques heures à son ami avant d’être guillotiné avec son frère, Saint-Just et Couthon. Deux vies brèves comme ce fut fréquent sous la Révolution, puisque tous deux moururent à peine trentenaires.

Pourquoi revenir sur la vie de ces deux personnages, malgré tout secondaires, de notre histoire politique nationale ? Eh bien, outre leurs mérites intrinsèques, justement parce qu’ils permettent d’évoquer des questions qui n’ont rien de secondaire ; Marc Bloch avait signalé l’utilité d’une telle démarche : « Plutôt que de consulter sans cesse ces grands premiers rôles de la pensée, l’historien trouverait peut-être plus de profit à fréquenter les auteurs de second ordre ». Il est plus facile de ne pas se laisser emporter par le pittoresque d’une existence exceptionnelle et de démêler les aspects idéologiques, politiques, culturels, sociaux et individuels des vies étudiées. Et au fond, c’est un bon moyen, grâce à l’ancrage humain obligé par le genre biographique lui-même, de « s’efforcer de savoir, à travers l’histoire d’une partie, la crise tragique d’un tout », comme le disait de son côté Lucien Febvre. Plusieurs problèmes préoccupent Alexandre Cousin : la compréhension de ce grand mouvement révolutionnaire bien sûr, mais aussi la naissance de la politique contemporaine, dans la société de la fin du XVIIIe siècle, sa signification, son contenu et ses modalités. Que veut dire, aujourd’hui et hier,  « faire de la politique » ?

Alexandre Cousin s’appuie sur un travail de recherche universitaire, mais il ne s’y limite pas. Son livre se tient en équilibre, appuyé sur une bonne connaissance documentaire du sujet et nourri d’une réflexion personnelle et civique. Il faut bien reconnaître que l’auteur n’est pas mu par le seul plaisir de l’érudition ! Ce n’est pas surprenant, il en est toujours un peu ainsi en histoire… et bien davantage encore en histoire de la Révolution. Jaurès lui-même écrit son histoire de la Révolution « du point de vue socialiste », sachant qu’on n’enseigne pas vraiment ce que l’on sait, on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est… Bien entendu, il ne s’agit pas ici, et pas non plus chez Jaurès !, de politique immédiate ou utilitaire. Les raisons qui poussent Alexandre Cousin, me semble-t-il, se devinent assez aisément : il souhaite que notre démocratie renoue le contact avec une histoire révolutionnaire et restituer aux origines de la gauche française des personnages tels que les Robespierre et Lebas. Et, finement, mais sûrement, il montre que ces deux amis sont plutôt les ancêtres d’une gauche modérée, progressiste, prudente. Sans doute, cela peut étonner de la part de responsables de la Terreur. Mais l’intérêt de la biographie croisée se révèle alors pleinement : nous avons vu vivre auparavant ces jeunes bourgeois, l’un de Saint-Pol sur Ternoise, l’autre d’Arras, confiants, chaleureux et idéalistes, aux idéaux humanitaires. Il n’est pas possible d’éviter le poids des « circonstances », objectivement lourdes et dramatiques avec la « contre Révolution », les divisions du mouvement, et surtout la guerre et l’invasion… Robespierre et Lebas ne conçoivent pas la Terreur comme une pratique normale du cours politique et ils ne peuvent pas être réduits à elle ou enfermés dans ces seuls cadres. En outre, la Terreur elle-même doit être étudiée sereinement. Elle n’est pas que massacres et tous les massacres ne relèvent pas d’elle. Les Robespierristes ne sont pas les seuls à manier ou à préconiser la violence. Leurs adversaires ne sont pas nécessairement de doux pacifistes. Les Robespierristes conçoivent une Terreur, rendue nécessaire par des circonstances exceptionnelles, mais équilibrée par la recherche de la justice et la pratique de la clémence. Ils ne sont pas des extrémistes de la violence et leur élimination ne marque pas la fin de la violence comme mode de règlement des questions politiques. Au contraire, Maurice Agulhon a déjà eu l’occasion de rappeler que ce sont, par exemple, les héritiers de la Révolution qui ont milité pour l’abolition de la peine de mort, déjà proposée à l’Assemblée Constituante par Maximilien Robespierre, et qui, après Hugo et Jaurès, l’ont obtenu avec Badinter et Mitterrand. Les héritiers des contre-révolutionnaires ont longtemps réclamé, comme La Ferronays en 1815, « des fers, des supplices, des bourreaux ».

Dire, rappeler, établir cela, ne signifie pas approuver tous les actes ou paroles des Robespierristes et singulièrement de nos deux héros artésiens, mais c’est nécessaire pour prendre la mesure de tout ce qu’impliquait leur choix d’une société libre, égalitaire et fraternelle. Il ne s’agit pas de sanctifier ou de transformer en impeccables héros nos deux jeunes députés, bien qu’eux-mêmes aient pu se rêver ainsi dans l’ivresse de leur jeunesse, des fatigues et des dangers de ces mois tragiques, mais plutôt, me semble-t-il, d’esquisser la compréhension des parcours, filiations, cheminements, possibles de la Révolution. Alexandre Cousin ne dissimule certes pas sa sympathie pour ses personnages. Il se réclame d’ailleurs explicitement à plusieurs reprises d’une histoire à la Plutarque. Et pourquoi pas ? C’était aussi, on l’oublie parfois un peu, le choix de Jaurès, qui se disait en somme soucieux de pratiquer une histoire matérialiste avec Marx, mystique avec Michelet et héroïque avec Plutarque. Le choix peut paraître quelque peu audacieux en 2010, car il implique une personnalisation et une préoccupation éthique de l’investigation historique inusitées…. Notre génération a beaucoup entendu nos maîtres, du lycée à l’Université, nous répéter inlassablement le mot de Marc Bloch : « Robespierristes, antirobespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous, simplement, quel fut Robespierre ». Dans son livre, sensible et civique, Alexandre Cousin se montre clairement robespierriste, mais il assume son choix, l’indique et reste lucide. Il est attentif à suivre ses héros, en Artois comme à Paris, il cherche à faire revivre l’atmosphère de leurs demeures, les soucis personnels et familiaux, la quête de l’amour et les affres de la sensibilité très XVIIIe siècle en effet de ces héros. Augustin ne mène sans doute pas la vie austère et toute intellectuelle de son grand frère, Philippe Lebas se marie mais ne peut guère voir grandir son fils, qui deviendra archéologue et membre de l’Institut. L’épaisseur humaine de ces personnages prend forme, nous les voyons vivre, grandir, nous comprenons leurs choix, avec bien sûr l’avantage d’une situation confortable et apaisée, plus de deux siècles après les événements… et nous les suivons jusqu’au dénouement fatal.

La démonstration d’Alexandre Cousin me paraît à la fois salutaire, instructive et convaincante. Je reste pour ma part réservé sur un point, ou plutôt sur l’analyse d’un moment. Il me semble que le problème posé par la Grande Terreur, les lois de Prairial, est plus contourné que vraiment affronté. Alexandre Cousin rappelle d’emblée, et complètement ce qu’on ne fait pas toujours, le mot de Jaurès, qui choisit d’aller s’asseoir aux côtés de Robespierre « sous ce soleil de juin 1793 ». Mais pour l’été 1794, le même Jaurès montre bien, selon moi, « l’illusion lugubre et toujours renaissante » d’un Robespierre ne trouvant plus de solution politique, ne sachant pas comment terminer la Terreur. La mort seule peut alors le délivrer « d’un problème où son esprit succombait, et de responsabilités disproportionnées au génie humain ».Ma France : « elle répond toujours du nom de Robespierre » (1969)… Récemment, le 30 septembre 2009, le conseil municipal de Paris a une nouvelle fois renoncé à lui donner le nom d’une rue de la capitale. C’est très bien ainsi. La question interpelle toujours, ses protagonistes sont vivants, le débat continue, nous lirons ces deux météores... Et nous vivrons, penserons, réfléchirons et discuterons avec Augustin Robespierre, « symbole de la ferme et clémente justice », comme avec Philippe Lebas, « esprit calme et âme sobre ». Je ne doute pas que l’auteur n’a pas dit son dernier mot et que le débat récurrent sur cette question rebondira bientôt. Elle contribue sans doute aux hésitations d’une partie importante de la gauche à assumer son héritage robespierriste. Jean Ferrat pouvait bien chanter Ma France : « elle répond toujours du nom de Robespierre » (1969)… Récemment, le 30 septembre 2009, le conseil municipal de Paris a une nouvelle fois renoncé à lui donner le nom d’une rue de la capitale. C’est très bien ainsi. La question interpelle toujours, ses protagonistes sont vivants, le débat continue, nous lirons ces deux météores... Et nous vivrons, penserons, réfléchirons et discuterons avec Augustin Robespierre, « symbole de la ferme et clémente justice », comme avec Philippe Lebas, « esprit calme et âme sobre ». 

 

Gilles CANDAR

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